"Rien ne va plus !" a tancé le croupier et ma vie est une bille de plomb dans la centrifugeuse de la roulette. 22 noir pair et passe. Ma petite nièce est née et trois générations squattent ce soir la maternité. Un accouchement entre femmes. Un bébé et une mère qui vont bien, disent les messages. Je n'ai pas appelé. Ça reste ma nièce. Et ça reste surtout ma sœur à ces côtés. *
Je passerai.
La toupie tourne et ce soir, j'ai raccompagné une élève en voiture. Une élève. Dans ma voiture. Je paie un petit quelque chose en plus dans mon assurance, trois fois rien à l'année, pour protéger ce type de voyage. Prof et élève nous sommes et nous restons, même en dehors des cours. Je ne pensais pas m'en servir un jour, c'est un au cas où. Au cas où une gamine perde l'usage d'un genou à cause d'une bousculade et que la seule chose que ses parents puissent faire c'est lui dire de rentrer lentement avec les béquilles prêtées par l'établissement. Ces béquilles devenues impossibles à régler précisément. Et ce cartable, ce cartable massif, et cet après-midi qui n'est exceptionnellement pas chômé. Quelques rues, des remerciements. Se perdre dans les limites...
La bille crisse. Une visite, demain, pour tenter de relouer Ici, peut-être deux. L'agent immobilier fait le taf, il faut tout de même être là. Donner une bonne image de l'appartement parce que c'est dans notre intérêt que le coup de cœur opère. Pendant ce temps, Là-Bas, une porte, un spécialiste, mon beau-père pour recevoir mais il faudrait être là sur la fin. Pas besoin d'hydre, nous sommes deux, l'un sera Ici, l'autre rejoindra Là-Bas. Et le doudou-tout-doux acheté en catastrophe mais choisi avec soin tout de même, quand l'apporter à la toute petite fille ?
Et la famille qui est une famille. Des cousins qu'on ne voit jamais qui sont exceptionnellement là. Comment expliquer... Je n'ai pas le temps. Le temps matériel, je pourrais trouver. Mais le temps de cerveau disponible n'y est pas. J'ai BESOIN que les choses avancent Là-bas. J'ai BESOIN de ces deux jours de week-end consacrés à cet endroit. J'ai BESOIN de le voir se transformer en chez nous, d'arrêter de jouer au taquin avec les cartons sur les bâches à peinture, de décoller cette tapisserie qu'on sache ce qu'il y a dessous, de poser mon linge de maison sur les étagères nettoyées à cet effet, d'ouvrir quelques cartons, de décider si je range définitivement la couette dans la chambre verte. J'ai BESOIN de m'approprier cet endroit, d'être disponible pour le voir sans le filtre du brouillard de mes pensées tendues, d'arrêter d'appeler "la proprio" celle qui ne l'est plus.
Les nuits sont longues, peuplées de rêves dont l'interprétation ne demande aucun effort, mais qui restent limpides et me poussent à l'affleurement de l'éveil à des heures sans creux ni tête.
Ma vie est cette bille qui fonce à toute allure et chaote à chaque coup de fil, secousse à chaque courrier, ricoche en tout sens, elle va trop vite, je dois décider, trancher, et me sens obligée de m'expliquer.
Je voudrais tellement pouvoir lâcher le gouvernail mais je vois bien que mon boulot pâtit de cette impatience, cette urgence, cette frustration de ma vie extérieure. Je n'ai jamais mis tant d'heures de colle, tenue que je suis une fois la menace proférée de la mettre à exécution. Je ne suis pas injuste mais incohérente. Pas avec les règles que j'ai fixée mais avec mon personnage. Les élèves ne comprennent pas ce manque total de souplesse soudain, ça suinte. Même les surveillants me charrient gentiment sur le nombre de carnets dont j'encombre leur bureau depuis deux semaines. J'essaie de rendre la punition utile, je m'applique à donner un travail "intelligent", je vois avec des collègues s'ils n'ont pas besoin de ces heures pour qu'un travail soit repris. De beaux efforts qui ne servent qu'à emballer ce que je ressens comme une bourde même si eux n'en voient rien.
Je suis la bille de plomb lancée à pleine vitesse sur la roulette.
Je suis la tension atrabilaire grandissante de Jack.
Je suis dans cet entre-deux dont j'attendais tant de mal.
Je suis...





« Oh ! vous ne sauriez faire autrement, dit le Chat : Ici, tout le monde est fou. Je suis fou. Vous êtes folle.»